On m’aurait menti

Tous les jours en médecine, des certitudes peuvent voler en éclat!

Des choses que l’on pensait connaitre sans même remettre en question, genre prescription systématique de zymaduo à tous les nourrissons alors que le fluor est inutile, des domaines que l’on pensait maitriser. Quand on connait mal un sujet, on apprend des choses continuellement et on en est satisfait ,mais quand c’est un sujet qu’on croit bien connaitre et qu’on apprend quelque chose, on est surpris!

S’il y a un sujet que je pensais bien maitriser, c’est celui de la contraception. J’ai toujours aimé la gynéco. J’ai eu, je le pensais en tout cas, une bonne formation à la fac, j’ai fait un DU (diplôme universitaire:une petite formation en plus) de gynéco, j’ai fait un stage d’interne aux urgences gynéco, bref, c’est quand-même un domaine que je connais mieux que beaucoup d’autres.

Par contre, je n’ai pas fait de stage au planning familial et récemment j’ai rencontré à la thèse sur l’excision à laquelle j’ai assisté,Dr P. un médecin qui travaille au planning dans le 93, qui connait bien ce sujet et qui est assez exceptionnelle avec un caractère bien trempé et je me suis dit, ma collègue ayant fait une partie de son SASPAS chez elle me l’ayant conseillé, que j’allais assisté à quelques consultations… Grand bien m’en a pris, car déjà en une après-midi, j’ai appris plein de choses, surtout au niveau de la relation avec les femmes car ce médecin a vraiment une grande expérience et une approche sans tabous.

Au niveau médical, je connaissais heureusement pas mal de choses mais tout d’un coup, une patiente d’une vingtaine d’années arrive et dit: « je viens pour la piqûre  »

Alors moi dans ma tête, là je cherche bêtement: Rophylac ? un vaccin ? mais de quoi  elle parle ?

Dr P. a l ‘air de trouver ça évident, se lève et prépare l’injection…et cette scène se reproduisant trois ou quatre fois dans l’après midi m’a beaucoup intrigué et plongé dans de grandes réflexions…

Il s’agit en fait d’une injection de Dépo-provera 150, acétate de médroxyprogestérone de son petit nom, injection intramusculaire  de progestérone, contraceptif très efficace, qui nécessite une injection tous les 3 mois …

Je sors de la fac, j’ai fait un DU de gynéco, je prétends maitriser le sujet de la contraception, je savais vaguement que ça existait mais je ne savais pas même pas comment ça s’appelait…je suis partie avec une boite vide pour m’en souvenir ….

Je croyais que c’était réservé à des cas exceptionnels, des femmes « handicapées mentales » comme on dit …

Or,il s’avère que ce n’est pas le cas… Au planning où j’étais, et dans beaucoup d’autres endroits, c’est une méthode contraceptive au même titre que les autres….avec ses avantages et ses inconvénients …

Toute l’après-midi et encore maintenant, j’étais sous le choc, je répétais : Pourquoi ?

Pourquoi je ne suis pas au courant? Pourquoi on n’en parle pas dans les cours à la fac, dans la formation médicale? Pourquoi? Quel est le piège? C’est peut-être Dr P. qui fait des trucs bizarres? Pourquoi, pourquoi?

Du coup, je me suis renseignée, Dr P. m’a éclairée de manière objective, m’a envoyé des documents, j’ai fait une petite recherche biblio, petite car je suis pas douée pour ça, j’ai séché les cours à la fac sur le sujet, et petite parce qu’il n’y a pas beaucoup de documents sur le sujet, j’ai même été sur les forums de patientes. Je mettrai à la fin pour ceux que ça intéresse deux liens dont une thèse sur le sujet .

En gros, sans prétendre donner une information exacte, voici ce que moi j’ai compris :

Il s’agit d’une contraception progestative de même nature que l’implant contraceptif avec à peu-près les même avantages et inconvénients.

Principaux avantages:

– pas de contre-indication en dehors d’une insuffisance hépatique sévère: donc on peut en donner à tout le monde.

-discrétion: idéal pour toutes les jeunes filles qui ne veulent pas dire qu’elles prennent la pilule, qui ont peur que leurs parents fouillent dans leurs affaires,qui ne veulent pas que leurs parents tombent sur les rélevés de sécu, et en plus, même si c’est en ville et qu’elles doivent l’acheter (au planning c’est gratuit ) …

– …le coût!!!! c’est 2 euros et quelques l’injection , une fois tous les 3 mois ! Ceci explique peut-être cela, pas de marketing sur ce produit très ancien et qui ne vaut rien!

– observance: quand on pense à tous les oublis de pilule, à toutes les grossesses non désirées , à toutes nos patientes qui oublient la pilule, ne veulent pas de stérilet ou d’implants, quand je pense à tous les bébés microval en post-partum ( j’en ai un que j’adore et qui est trop beau mais quand-même) je me dis à nouveau : Pourquoi?

A cause des inconvénients?

Ils sont les mêmes que ceux de l’implant ou des micro-progestatifs ( microval et cérazette):

– des troubles du cycle: soit on n’a pas de règles, ce qui est en général le cas après plusieurs injection, soit on a des cycles à peu-près normaux , soit dans 1/3 des cas environ des saignements intempestifs appelés spotting. Ce qui est bien embêtant certes mais qui n’empêche pas que des milliers d’implants soient posés chaque année.

-il semblerait qu’il y puisse y avoir une prise de poids, un syndrôme dépressif

-contrairement à l’implant, spécifiquement pour la dépo-provera (dépo pour les intimes),une diminution de la densité minérale osseuse a été observée pour un usage supérieur à un an, dans une étude sans augmenter le risque d’ostéoporose  et de façon réversible.

– quand on arrête, l’effet est un peu prolongé et il peut y avoir un retour à la fécondité retardé, de quelques semaines à quelques mois.

– Et c’est une piqûre dans le cul tous les 3 mois !

voilà, voilà, et bien moi ça ne répond pas à ma question !!

Parce que si il y a des effets secondaires, ils ne semblent pas plus graves que pour les autres méthodes contraceptives voire moindres et ils ne semblent pas justifier qu’on élimine totalement ce moyen contraceptif des livres de médecine et des possibilités offertes aux femmes…

Alors pourquoi?

Je vais citer une thèse qui est en ligne. Je ne sais pas si cela se fait sans en demander l’autorisation à son auteure,si ce n’est pas le cas, je m’en excuse, mais comme je pense que le propos va dans son sens, elle ne pourrait pas en être contrariée (moi je donne autorisation à tout le monde de citer ma thèse!) . vous y retrouverez toutes les informations médicales détaillées .

http://www.bichat-larib.com/publications.documents/3431_100415-THESE-ANDLAUER.pdf

« C’est  l’image d’un contraceptif de masse, d’une méthode « coercitive », qui a été véhiculée en Europe dans les années 1990, du fait de son utilisation à grande échelle dans les pays en voie de développement, et certains praticiens y voient encore « un instrument idéal de contraception imposée. »

« Son utilisation en France est restée extrêmement péjorative, réservée pour beaucoup de praticiens à des patientes ayant des déficiences intellectuelles ou souffrant de pathologies psychiatriques, ou encore à une catégorie sociale et ethnique de femmes pour laquelle les médecins considèrent que la contraception relève de l’urgence. »

« En effet, lors de nos études médicales, les progestatifs injectables sont souvent oubliés de nos polycopiés, ou au mieux simplement cités sans détails. Il semble ainsi qu’une majorité demédecins généralistes ne connaisse pas le Depo-provera°, et qu’une petite minorité se sente assez à l’aise avec pour proposer sa prescription. »

« Pourtant aux Etats-Unis, suite à une grande campagne de lutte contre les grossesses non désirées chez les adolescentes, l’utilisation du Depo-provera° a été associée à un déclin significatif du nombre de ces grossesses. »

Alors pourquoi l’HAS dans les reco HAS de 47 pages sur la contraception, sur la dépo-provera: ne dit que ça:

« Pareillement la contraception progestative injectable n’est à considérer qu’en cas de difficultés d’observance ou dans des contextes socioculturels particuliers. La recherche d’une contraception progestative de longue durée d’action fera plutôt envisager l’utilisation d’un implant sous-cutané ou d’un dipositif intra-utérin (DIU) au lévonorgestrel (LNG). »

http://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/recommandations_contraception_vvd-2006.pdf

Pourquoi la dépo-provera ne pourrait-elle pas faire partie au même titre que les autres méthodes contraceptives des méthodes à envisager? Pourquoi ne pas le proposer de manière éclairée? Pourquoi ne la proposer que dans certains contextes sociaux particuliers?

Combien de femmes seraient-elles ravies d’avoir une piqûre tous les 3 mois et d’être tranquille le reste du temps ?

« Si l’on considère en dehors de tout préjugé médical, que la meilleure contraception est celle que la femme choisit, il paraît intéressant de proposer systématiquement cette méthode,au même titre que les autres, à toute femme consultant pour une contraception. »

Voici également un document canadien:

http://www.acsa-caah.ca/Portals/0/Member/PDF/fr/documents/depoprovera.pdf

Maintenant, s’il vous plait, ne me laissez pas seule avec mes pourquoi, donnez moi votre avis, vos remarques…

Et si personne ne me dit pourquoi ne pas prescrire de la dépo-provéra, en mon âme et conscience, je le proposerai à mes patientes: je commencerai avec Mme D. et ses multiples IVG, ses oublis de pilule et son refus du stérilet , et puis je le proposerai si besoin au même titre que les autres méthodes …