To refuse or not to refuse

« Ca dure depuis la semaine dernière, mais je n’ai pas réussi à avoir un RDV avec vous avant… »

« C’est mission impossible pour avoir un RDV avec vous »

Madame et Monsieur D. sont un couple d’octogénaires très attachants. Leur médecin vient de partir à la retraite et ils viennent avec leur dossier tout bien préparé. Je reprend leurs antécédents, la base, mais j’ai toute leur vie à découvrir, cela va se faire au fur et à mesure. Je me rend compte que j’ai très peu de patients âgés (je ne pense pas avoir plus de 10 patients de plus de 75 ans dans ma patientèle). Je me sens très incompétente du coup en gériatrie et je ne sais pas si c’est une bonne chose pour eux mais moi je pense que c’est enrichissant pour moi. En tout cas, je sais qu’ils sont soulagés d’avoir trouvé un nouveau médecin traitant,dans le contexte démographique actuel »

Madame R. a 33 ans, je la vois pour la première fois, je note « prise de contact » comme motif de consultations et je reprends les antécédents. Je sens dès que je la vois une force de caractère d’une personne qui a vécu des choses difficiles, ce sont des choses que j’ai appris à sentir d’instinct. Du coup encore plus que d’habitude, je m’efforce de poser la question des violences. J’ai beaucoup de patients migrants avec des parcours extrêmement difficiles. Et quand on le demande naturellement, ce n’est pas intrusif et en général lors d’une première consultation, je retrace naturellement une partie du parcours des patients. Madame R. venait pour des lombalgies. Elle me raconte son accident de voiture en Afrique avec fracture de la jambe allitée plus d’un an, le décès de son frère et de son père l’année suivante,son départ en Grèce, sa vie plusieurs années à travailler dans un hôtel, puis comment elle est arrivée seule à Paris, enceinte de 7 mois suite à un viol, pour recevoir des soins d’une grossesse très compliquée, puis sa vie depuis. Cette histoire comme tant d’autres font parties de mon quotidien. J’aime recevoir des nouveaux patients, des nouvelles patientes. Etre le nouveau médecin de cette patiente est ce que j’aime dans mon travail, parce que je me sens toute petite, que cela relativise mes propres problèmes et que cette patiente m’apportera beaucoup. Parce que j’aime les gens et découvrir leurs histoires. Et parce que je pense que je peux l’aider, que pour le coup, (ce qui n’est pas forcément le cas des précédents patients âgés avec des problèmes cardiovasculaires!!) je pense que je peux lui apporter des choses, parce que j’ai une sensibilité à m’intéresser à ce qu’elle a vécu, que je sais l’écouter et l’adresser aux bonnes personnes, parce que j’ai les coursiers sanitaires et sociaux à mettre sur le coup aussi si besoin.

J’ai passé 45 minutes avec elle, j’aurai pu recevoir des patients en plus que j’ai refusé.

L. est ado de 15 ans qui vient pour la première fois accompagnée de son père. Je laisse mon interne gérer la consultation pour vomissements. Je ne dis presque rien pendant la consultation. C’est vraiment très dur pour moi. Après plus d’un mois de stage, on en est à la mise en autonomie. Elle a vu sa première patiente toute seule et son enthousiasme fait plaisir. En consultation à deux, on parle toutes les deux mais je me force à faire quelques consultations sans intervenir. Cette consultation est pédagogiquement très riche ,par exemple,je la félicite d’avoir fait sortir le père pour l’examen mais la reprend sur la façon de le faire (ne pas demander « tu veux que ton père sorte »). Sans que ce ne soit nullement au détriment des patients, les nouveaux patients sont vraiment très intéressants en tant que maitre de stage pour laisser aux internes la main, et l’occasion de créer une relation avec les patients, ce qui est souvent plus difficile avec les patients que l’on connait bien.

« Vous avez attendu 2h30 pour votre renouvellement d’ordonnance… » « Ben oui, mais y’avait pas de RDV avant la semaine prochaine, alors jsuis venue à la consultation sans RDV »

« C’est ma voisine qui m’a conseillé de venir vous voir »

« C’est Mme …. qui m’a dit du bien de vous »

« Vous suivez déjà ma soeur, ma femme ,mes enfants et et ma belle mère.. »

Le bouche à oreille fait effet et c’est vrai que ça fait plaisir.

« Je ne suis jamais venu mais j’ai une angine »-> Sauver des vies de patients inconnus!!

Voilà donc l’ambivalence dans laquelle je me trouve.

Je ne suis pas assez disponible pour mes patients.

Je ne peux pas me résoudre à ne plus prendre de nouveaux patients.

Après cinq ans d’installation, j’arrive à un stade où ma patientèle déborde mes disponibilités.

Pourtant ma patientèle médecin traitant est faible, je n’en ai aucune idée en fait, il faudrait que je regarde mais au hasard je dirais 300 ce qui bien en dessous la majorité des médecins… sachant que cela ne prend pas en compte les moins de 16ans qui sont 35% de ma patientèle mais bon.

Mais je n’ai pas envie de refuser de nouveaux patients, je n’arrive pas à passer le cap.

Pour moi, parce que comme le montrent les exemples cités, les nouveaux patients m’apportent beaucoup. Ils m’apportent de la variété, du renouveau et des nouvelles rencontres. J’aime les nouvelles rencontres, je ne pourrais pas m’en passer. Cela voudrait dire. Voilà c’est fini, il n’y aura plus personne d’autre…pire qu’un mariage…

Et puis les patients qui me font confiance et m’adressent leurs voisins/familles/amis..

Chaque jour, j’ai en moyenne 2 nouveaux patients, je n’ai pas envie d’y renoncer.

Ensuite pour les patients…et pour le principe.. Si moi, jeune médecin, je ne prends pas de nouveaux patients, dans le contexte actuel de pénurie de médecins, avec tous les départs en retraite, qui va le faire …

Alors comment faire?

Travailler plus?

Non.

Ca, je suis sûre de moi.

Parce que déjà, je n’ai pas envie. En pratique, je travaille plus, j’allonge légèrement mes demis-journées mais je garde mes 2 matinées off et mon jeudi off. Mon bien-être en dépend.Je vois en moyenne entre 25 et 30 patients par jour. Je fais à peine 35heures par semaine (sans compter les gardes, la fac et les formations continues auxquelles je participe ou que j’anime). Je ne veux pas faire plus.

Et je pense que c’est mieux aussi pour les patients car les moments où je suis présente, je suis heureuse de l’être.

Et puis je suis convaincue que cela ne changerait rien,si je travaillais plus, ça ne serait toujours pas assez, et que l’on pourrait travailler jusqu’à minuit tous les soirs, il faudrait quand-même refuser des patients.

S’organiser différemment?

J’ai réfléchi et je réfléchis toujours à la façon d’optimiser l’organisation.

Je pense avoir la solution optimale même si cela ne l’est pas vraiment.

Le matin, c’est sans RDV. Beaucoup trouvent ça affreux mais moi je trouve ça bien. Surtout, cela me décharge d’une pression extrême de prendre les patients en urgence ou d’avoir à entendre des « il me faut absolument un RDV aujourd’hui  « je n’ai pas été travaillé hier mais je n’ai pas pu avoir de RDV, il faut dater mon arrêt d’hier »,il suffit de dire aux patients « il y a la consultation sans RDV »

Alors oui,c’est long et même moi ça me fait mal de les voir attendre deux heures mais c’est possible.

Et puis malgré tout,il n’y a pas la pression de l’heure comme sur RDV, ce ne sont pas les mêmes consultations et cela permet l’accès à des patients pour qui c’est difficile de prendre un RDV.

Et jusqu’à maintenant, cela se régulait pas mal, il faut venir avant 11h, et en j’ai très exceptionnellement fini après 13H30.Et je ne travaille que deux matinées par semaine, j’ai une remplaçante les autres jours. Mais il est loin le temps où à 11heures, c’était vide ou les patients voulaient tous voir ma collègue, maintenant les gens arrivent de plus en plus tôt et ces derniers temps, il y a eu des matinées apocalyptiques où je me suis demandée si j’allais pas mettre des tickets comme à la sécu. Et les gens viennent vraiment pour moi!

L’après midi, j’ai des RDV toutes les 20 minutes (malgré ça je suis tout le temps en retard, mais j’ai du mal à laisser des trous) et il y a genre 12 créneaux (j’en rajoute tjs un peu,avant et après mais bon) dont la moitié sont à donner le jour-même. Du coup ça fait peu de créneaux et les RDV sont pleins plus d’une semaine à l’avance et on dit aux gens de rappeler le matin même mais comme y a que 6 places, ils rappellent et c’est déjà plein, il sont vénère et bref c’est nul. Je ne trouve pas mieux cependant.

Et puis on travaille en groupe, il y’a toujours au moins un médecin le matin sans RDV, il y a des remplaçants et il y a les internes (mon niveau 1 et la SASPAS de ma collègue)

Donc les patients peuvent toujours voir un médecin le jour même, même si ce n’est pas moi,il faut qu’ils comprennent que c’est une chance, et moi ça me fait beaucoup déculpabiliser. Je n’ai pas la pression absolue.

Donc en conclusion, quoi faire de plus?

Des idées?

Pour l’instant, ma seule idée est de continuer comme ça. J’ai failli passer le cap le mois dernier et puis là,ça va un peu mieux, alors, non je ne refuserai pas de nouveaux patients pour l’instant mais je pense mettre une affiche sur ma porte pour expliquer à mes patients ce choix, m’excuser de la difficulté à obtenir des RDV, leur rappeler le travail en groupe. En fait,c’est leur avis, leur vécu à eux qui me manque et me stresse. Je devrais peut être faire un questionnaire pour explorer ça. Tiens je vais faire ça oui. Ou trouver un thésard :-)

 

 

 

 

 

4 réflexions au sujet de « To refuse or not to refuse »

  1. Je me pose les mêmes questions ^_^
    En septembre, ça a fait 6 ans que je me suis installée.
    Je suis uniquement sur RDV, sauf le samedi matin, où on fait une « permanence » jusque 11h sans RDV. Je ne travaille pas le mercredi, et je fais mes visites programmées le vendredi aprèm (donc je finis au plus tard à 17h ce jour-là)
    J’ai 10 plages de RDV le matin (4-5 programmés, et 5-6 du jour même, qui vont plus vite) ce qui me permet de faire éventuellement une visite urgente, et de manger avec mes enfants le midi. Environ 15 plages l’après-midi (14h-18h30) avec de préférence 50% donnés le jour même. Ma secrétaire est très efficace pour le tri… En pratique je vois 25 à 30 patients car il en a toujours l’un ou l’autre qui me demande de voir aussi le petite frère, et puis j’en rajoute souvent l’un ou l’autre après 18h30 quand même, mais pas systématiquement. [en pratique, je rentre à 20h quand même, parce que je fais des papiers après les consults, pour être tranquille (ou presque!) le mercredi]
    J’ai arrêté de prendre des nouveaux patients depuis octobre, j’ai été surbookée en septembre, je ne savais pas trop si je pourrais rester où pas, des médecins ont pris leur retraite autours… Ça m’a soulagée sur le coup. Et puis ces dernières semaines, l’activité a été plutôt calme, et je me demande si je ne vais pas rouvrir les vannes! J’accepte de toute façon encore de prendre la famille de mes patients… Je ne suis pas à l’aise avec cette pratique, mais comment faire autrement ? « si je ne le fais pas, qui le fera? » C’est une bonne question, mais ce n’est pas à moi de payer pour de mauvais décisions politiques et pédagogiques…
    Je me demande souvent si je ne vais pas remettre une petite consult libre genre 1h par jour comme @DocArnica, parce que ça me soulagerait de cette pression de l’agenda rempli… Mais où la mettre pour garder un semblant de maitrise de mon emploi du temps, qu’elle ne soit pas en même temps que celles de l’associé, et surtout me permettre de continuer à rentrer pour déjeuner avec les enfants le midi ??
    J’ai testé plusieurs modes de fonctionnement depuis mon installation (c’est ça que j’aime aussi dans notre exercice : rien n’est figé…) et pour le moment c’est ça qui me convient encore le mieux…
    Ce sera à redéfinir avec mon futur nouvel associé de toute façons…
    Oui parce que contrairement à ton cabinet, dans le mien jusqu’ici c’est chacun pour soi… Et ça, ça craint !
    En tout cas, ton idée de recueillir le vécu (et peut-être les idées) de tes patients eux-même me semble une belle piste pour l’évolution (éventuelle) de ton activité…
    L’un dans l’autre, je garde à l’esprit qu’on ne pourra jamais contenter tout le monde donc si déjà on est content nous-même c’est bien, que comme tu l’as dit même si on travaillait jusque minuit tous les jours ce ne serait jamais assez, donc il faut faire au mieux ou au moins pire, selon les circonstances et les périodes… Et puis les choses s’équilibrent souvent d’elles-mêmes…
    Merci pour ton blog et tes questionnements, ça fait toujours plaisir de te lire 😉

  2. je me pose les mêmes questions tous les jours depuis qq temps… Après 5 ans d’installation aussi, j’ai les même remarques…
    Difficile pour moi de ne pas être disponible pour mes patients car après tout c’est ça le rôle du médecin traitant…
    Je refuse également de travailler plus…
    Alors voilà, je prends les nouveaux au compte goutte… et quand mon planning déborde trop, je n’en prends plus :(((
    désolée je n’ai pas de solutions en fait !! des bisous

  3. ben moi, j’ai passé le cap, j’ai dit à ma secrétaire d’arrêter les nouveaux patients jusque janvier le temps d’absorber mon retard …. de tout (papiers, rangement, achats…). J’ai un peu le même genre de pratique (je suis ailleurs 2 x 1/2 journée semaine et je ne travaille que 2h le mercredi). Bon, en pratique, je ne refuse pas le patient arrivé dans mon cabinet, mais je lui suggère subtilement ma collègue qui justement, elle, est là le jeudi matin….

  4. A 2 ans et demi d’installation je me pose les mêmes questions, et j’ai les mêmes (absences de) réponses…
    Sauf que le sans RDV c’est niet, j’ai testé, c’est pas pour moi, mais je le vis bien :-)

    Je viens de découvrir que sur les 9 médecins de TrouVille il n ‘y a plus que moi qui prenais encore de nouveaux patients, et ça me fout les jetons… parce que d’ici 3-4 ans ils seront 4 à être partis en retraite et là comment on fera ?
    Je croise les doigts pour que des jeunes s’installent d’ici là avec nous (c’est sympa viendez) et je me laisse un tout petit peu de marge pour travailler un peu plus, mais pas trop non plus…

    Donc voilà, des solutions bâtardes, des nouveaux patients acceptés au compte goutte pour le moment, et finalement pas d’autres solutions que celles que j’ai actuellement, parce que la priorité, ça reste de ne pas s’épuiser, de profiter des siens et d’être encore heureuse d’aller bosser sans avoir l’impression de faire de la merde (trop souvent).

    Avoir des externes depuis quelques semaines a plus tendance à me fatiguer qu’à me stimuler pour le moment, mais je pense que c’est des habitudes à prendre :-)

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